Posted by: petokask | March 30, 2020

Une courte histoire de la Yougoslavie (I)

La Yougoslavie (la “terre des slaves du sud”) était un pays balkanique multi-ethnique qui émergea sur les ruines de la monarchie austro-hongroise (fondée en 1867). Son existence fut proclamée le premier décembre 1918 sous le nom de royaume des serbes, croates et slovènes. [I] Le nom changea en juin 1929 et devint le royaume de Yougoslavie. Le pays exista sous ce nom jusqu’en avril 1941, date à laquelle il fut détruit, occupé et divisé par les pays de lAxe et leurs satellites balkaniques. Légalement, la Yougoslavie découle du pacte de Corfou signé par le gouvernement de Serbie et les représentants de slaves du sud venant d’Autriche-Hongrie (le comité yougoslave). Jusqu’à la fin de la deuxième guerre mondiale, il y avait trois branches reconnues issues de l’arbre yougoslaves: les serbes, les croates et les slovènes. Ce fut la première fois dans toute l’histoire que les slaves du sud vécurent au sein de leur propre état.

Les serbes et les croates ont toujours été les deux plus importants groupes ethnonationaux en Yougoslavie, que ce soit avant ou après la seconde guerre mondiale. Il y avait également des différences confessionnelles entre eux; les serbes étaient chrétiens orthodoxes, les croates étant catholiques romains. Au milieu d’eux, en Bosnie-Herzégovine, vivaient les musulmans bosniaques, d’origine ethnique serbe ou croate. La fondation ou les années qui suivirent furent difficiles car les croates voyaient avec suspicion les efforts des serbes pour être prédominants dans la vie politique. Cependant, du point de vue de l’unification, la Serbie fut le pays qui paya le plus lourd tribut de tous les slaves du sud lors de la première guerre mondiale car elle perdit 270 000 hommes, soit 40% de l’ensemble des hommes mobilisés, la moitié de l’équipement industriel ainsi que le tiers de ses usines. [II]

Les différences et diversités ethnonationales, confessionnelles et culturelles s’exprimèrent politiquement par deux opinions contrastées et opposées sur la nature et le système politique du nouvel état. Les slovènes et les croates joignirent l’union yougoslave avec la Serbie (élargi à la toute fin de la première guerre mondiale au Vardar macédonien, au Kosovo-et-Métochie, à la Voïvodine, à des parties de la Bosnie-Herzégovine et au Monténégro) principalement pour des raisons défensives, dans le but de protéger leurs ethno-état contre les irrédentismes autrichien et italien de l’après-guerre, notamment les prétentions révisionnistes territoriales de la part de l’Italie. Toutefois, les slovènes et les croates réclamaient un état fédéral républicain, ce qui leur procurerait une large autonomie territoriale, nationale, culturelle et politique pour chaque entité: Slovénie, Serbie et Croatie. En revanche, par opposition, les serbes réclamaient une monarchie centralisée gouvernée par la dynastie royale serbe des Karađorđević.[III] La Serbie, au contraire de la Slovénie et de la Croatie, entra dans le ce nouvel état en tant que sujet politique indépendant et reconnu internationalement. Finalement, la constitution centralisée (la constitution Vidovdan du 28 juin 1921) fut adoptée par une courte majorité parlementaire.

Le nouveau parlement était dominé par les partis serbes, les serbes étant le groupe ethnique le plus nombreux en Yougoslavie, n’ayant cependant pas la majorité ethnique absolue. Les croates formèrent avec certains représentants d’autres groupes nationaux une opposition parlementaire permanente protestant qu’ils étaient politiquement et nationalement discriminés. Pourtant, au sein du royaume de Yougoslavie, les slovènes et les croates jouissaient d’une position économique et politique privilégiée et, par là, exploitant le reste du pays. La plus solide banque du pays était dans les mains croates (Prva Hrvatska štedionica, fondée en 1846). La situation se répéta au sein de la deuxième (et socialiste) Yougoslavie dont l’économie et les finances étaient dirigées en faveur de la Slovénie et de la Coratie.

Dans les affaires étrangères, le pays tenta de maintenir “l’ordre de Versailles” après la première guerre mondiale, signant des traités d’amitié et de coopération avec la Tchécoslovaquie(en 1920) et la Roumanie( en 1921) créant par conséquence un groupe de pays connu sons le nom de “Petite Entente”. Cependant, dans le même temps, avaient lieu des disputes incessantes concernant les frontières avec l’Italie, la Bulgarie et, dans une certaine mesure, avec la Grèce également. Des traités formels d’amitié furent signés avec l’Italie en 1924, la Grèce en 1929, la Pologne en 1926, la France en 1927 et la Bulgarie en 1937. Pour autant, malgré le traité avec l’Italie, le gouvernement yougoslave fut toujours soupçonneux de le politique balkanique de Benito Mussolini, particulièrement après l’occupation italienne de l’Albanie en avril 1939. Belgrade était consciente du fait que Mussolini encourageait les ultranationalistes croates (oustachis) à agir contre la Yougoslavie et tentait d’encercler le pays par le sud en affirmant l’emprise de l’Italie sur l’Albanie.

Après l’assassinat politique du dirigeant croate Stjepan Radić au sein de l’Assemblée du Peuple( le parlement) à Belgrade par un parlementaire monténégrin du nom de Puniša Račić en 1928( suite à des provocations publiques de Radić sur des bases ethniques), les croates annoncèrent leur boycott de la vie parlementaire et mirent en place leur propre gouvernement à Zagreb. Il y eut aussi l’idée de proclamer une république indépendante de Croatie. Cependant, le roi Alexandre Iier Karađorđević( né au Monténégro en 1888)[IV] répondit à ces velléités sécessionnistes le 6 janvier 1929 en dissolvant le parlement, en se proclament dictateur et en interdisant tous les partis politiques( jusqu’en 1935). dans les faits, il introduisit un régime royale autoritaire.[V]

Billet de 10 dinar du Royaume de Yougoslavie avec un portrait du roi Pierre II, dernier fils du roi Alexandre Iier, imprimé le 22 septembre 1939

La modernisation de l’économie post-réunification fut ralentie avant 1929 par les exigences de la reconstruction des destructions de la guerre, par la nécessité de réformer les institutions et infrastructures et, par dessus tout, des préoccupations gouvernementales purement politiques plutôt qu’économiques.La Yougoslavie, comme nombre d’autres pays européens, fut très affectée par la Grande Dépression Economique (1929-1933). Reposant largement sur l’agriculture, l’économie yougoslave était devenue relativement prospère dans les années 1920 mais, entre 1930 et 1933, les prix agricoles s’effondrèrent et provoquèrent des difficultés généralisées parmi les paysans et les ouvriers.

La dictature personnelle royale renforça la croissance des différentes organisations ethno-terroristes parmi lesquelles la plus importante et qui devint la plus connue était l’Organisation Révolutionnaire Croate (HRO), connue sous le nom de Oustachi(Insurrection), dirigée par le catholique romain Ante Pavelic(1889-1959), né en Bosnie-Herzégovine et connu comme le “boucher des Balkans”. Les Oustachi accusaient le roi de mener une politique de la “Grande Serbie” et de l’oppression des croates mais dans le même temps, luttaient pour la création d’une Grande Croatie indépendante au sein de laquelle il n’y aurait pas de place pour les serbes. L’organisation devint mondialement connue après le double assassinat du roi yougoslave et du ministre des affaires étrangères français Louis Barthou le 9 octobre 1934 à Marseille, lors d’une visite d’état. L’assassin était un bulgare lié aux oustachi croates vivant et s’entraînant en Hongrie qui, en sous-main organisa le crime. Pendant un moment, les tensions avec la Hongrie furent fortes et parurent même à la limite de la guerre

Les années suivantes furent remarquées de par les tensions politiques extrêmes des relations entre Belgrade et Zagreb, les croates réclamant à tout prix la création d’une province autonome (dans les faits, semi-indépendante) de (Grande) Croatie au sein de la Yougoslavie. Les conflits ethnopolitiques entre les croates et les serbes dans la seconde moitié des années 1930 n’étaient pas tant le produit de haines et de tensions remontant à la surface mais plutôt une conséquence de la montée des idéologies et doctrines nationalistes dans le vide du pouvoir créé par l’assassinat du roi Alexandre Iier Karađorđević en 1934.[VI] A la toute veille de la seconde guerre mondiale, dans le but d’éviter le séparatisme croate et la prise de position aux côtés de l’Allemagne et de l’Italie dans le cas d’une guerre contre les puissance de l’Axe, Belgrade accorde finalement l’autonomie à la Croatie, apparemment sous la pression de Paris et de Londres. Par conséquent, une grande Banovina Hrvatska (le Banat de Croatie), mélangée ethniquement et incorporant une grande part de la Bosnie-Herzégovine, fut crée le 26 août 1939 par la signature de l’accord entre le premier ministre yougoslave Dragiša Cvetković (d’origine rom mais non pas serbe) et le dirigeant politique croate Vladimir Vlatko Maček. Cependant, la majorité des serbes, de leurs partis politiques ainsi que l’Eglise Othodoxe serbe ne soutinrent pas l’accord et le prirent comme le “Munich serbe”; la capitulation sous l’ultimatum croate et la pression politique occidentale(française et britannique). Toutefois, ce système asymétrique semi-fédéral permit à six croates de rejoindre le gouvernement yougoslave avec la tache centrale de trouver un compromis avec l’Allemagne nazie et l’Italie fasciste.

Déçu par l’aide économique que la Yougoslavie recevait de France et frustré par les intentions politiques de Mussolini dans les Balkans, le régent Paul(qui fut anglophile toute sa vie) se tourna vers l’Allemagne nazie pour le commerce et la protection contre les aspirations territoriales italienne en Dalmatie et en Albanie(Italia Irredenta). Un traité de commerce germano-yougoslave fut signé en 1936. La conséquence de ce traité fut une augmentation du commerce. Ainsi en 1938, l’Allemagne achetait quarante pour cent des exportations yougoslaves. Sans aucun doute, le traité des yougoslaves avec l’Allemagne réduisit la menace de l’Italie fasciste, cette dernière signant l’accord de l’Axe Rome-Berlin avec Hitler en 1936. En 1937, par conséquent, l’Italie signa un traité avec la Yougoslavie qui fut d’une énorme importance pour cette dernière, les deux pays s’accordant pour respecter leurs frontières respectives, d’augmenter le commerce et de régler le problème des terroristes( c’est-à-dire les oustachis croates). Alors que la situation internationale se détériorait pendant l’année 1939, la Yougoslavie se retrouva aligné de manière inconfortable avec les puissances de l’Axe mais le soutien des démocraties européennes était totalement inexistant.[VII]

A suivre

[I] Snežana Trifunovska (ed.), Yugoslavia Through Documents: From Its Creation to Its Dissolution, Dordrecht−Boston−London: Martinus Nijhoff Publishers, 1994, 157−160.

[II] John B. Allcock, Explaining Yugoslavia, New York: Columbia University Press, 2000, 54−55. About Serbia in WWI, see in [Mira Radojević, Ljubodrag Dimić, Serbia in the Great War 1914−1918: A Short History, Belgrade: Srpska književna zadruga−Belgrade Forum for the World of Equals, 2014].

[III] Norman Lowe, Mastering Modern World History, Fourth Edition, New York: Palgrave Macmillan, 2005.

[IV] Le futur roi est né à Cetinje (Monténégro) le 17 décembre 1888. il était le fils du serbe Petar I Karađorđević (roi de Serbie depuis 1903) et de la princesse du Monténégro Zorka (la fille aînée du dirigeant du Monténégro Nikola I Petrović-Njegoš) [Бранислав Глигоријевић, Краљ Александар Карађорђевић, I, Уједињење српских земаља, Београд: БИГЗ, 1996, 24].

[V] Sur le régime autoritaire d’Alexandre  I Karađorđević, voir en [Bridžit Farli, “Aleksandar Karađorđević i kraljevska diktatura u Jugoslaviji”, Bernd J. Fišer (priredio), Balkanski diktatori: Diktatori i autoritarni vladari jugoistočne Evrope, Beograd: IPS−IP Prosveta, 2009, 65−104].

[VI] De manière similaire, les conflits ethniques en Yougoslavie dans les années 1990 furent en grande partie la conséquence de l’effondrement du socialisme qui crée une vacance du pouvoir. [Andrew Heywood, Global Politics, New York: Palgrave Macmillan, 2011, 188].

[VII] Sur cette question, voir en [Aliaksandr Piahanau (ed.), Great Power Policies Towards Central Europe, 1914−1945, Bristol, England: E-International Relations, 2019].


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