Posted by: petokask | March 25, 2019

L’idée de l’unification yougoslave (II)

Partie I

Les congrès slaves

L’idée de l’unification politique des slaves du sud fût sans aucun doute une part d’un mouvement d’idéologie pan-slave plus large. Pour le prouver, le drapeau officiel de toutes les formes de Yougoslavie (de 1918 à 2003) était, en fait, un insigne du mouvement pan-slave du 19ème siècle dont l’hymne a par ailleurs été l’hymne officiel de la Yougoslavie socialiste (“Hey Slavs” ou “Hej Slaveni“).

La première expression politique claire d’une idée pan-slave de réciprocité, de solidarité et de possible unification se trouve lors du premier congrès slave qui s’est tenu à Prague du 5 mai au 3 juin 1848. C’est un événement pan-slave historique qui a encouragé une idée d’union slave et, particulièrement, la solidarité et la réciprocité des slaves du sud au sein des Balkans. Les députés du congrès décidèrent que l’intégrité territoriale de l’Empire d’Autriche devait être préservée mais parallèlement exprimèrent que l’autonomie nationale, territoriale et administrative du peuple slave au sein de l’empire devait être établi et respecté par Vienne. Une section yougoslave composée de délégués de Slovénie, de Croatie, de Dalmatie et des régions du sud de la Hongrie peuplées de serbes (la province de Voïvodine dans la Serbie d’aujourd’hui) a participé aux sessions du Congrès. Le congrès reçut de la délégation yougoslave la proposition de remplacer le nom illyrien par le nom yougoslave pour le territoire des slaves du sud.[1]

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L’Autriche-Hongrie en 1848

Le premier congrès yougoslave ( des slaves du sud de l’Autriche-Hongrie) se tint à Laibach (Ljubljana) du 1ier au 3 décembre 1870. La décision centrale de ce congrès fut de statuer que les slaves du sud au sein de l’Autriche-Hongrie devaient négocier avec les Hongrois la modification du système dual existant (établi en 1867). Selon cette proposition austro-yougoslave, un système fédéral double (austro-hongrois) devait être transformé en un système fédéral triple (austro-hongro-slave) par la reconnaissance d’une partie slave distincte, un élément fédéral autonome au sein des domaines des Habsbourg.[2] Au même moment, un parti politique majeur en Croatie, Slavonie, Dalmatie – un parti national croate, publia une déclaration dans laquelle il annonçait que “le but ultime des désirs communs et du travail des Serbes, des Bulgares, des Slovènes et des Croates devrait être leur unification dans la communauté indépendante, libre, populaire et yougoslave”.[3]

La coopération serbo-croate

Après la chute de l’absolutisme au sein de l’Empire d’Autriche, l’unification politique yougoslave fût soutenue par le prince serbe Mihailo Obrenović III (1860-1868) qui travailla sur la création d’une alliance politico-militaire des nations balkaniques en vue d’une guerre contre l’Empire ottoman ou l’Empire d’Autriche, suivant la situation géopolitique de la région. Dans les faits, cette guerre devrait prendre la forme d’une révolution générale balkanique pour la libération nationale de tous les slaves du sud avec le but politique de créer un empire yougoslave depuis les Alpes jusqu’à la Mer Noire, la Serbie servant de Piémont. En substance, le dessein politique du prince Obrenović pour le yougoslavisme poursuivait trois buts focaux:

  • D’expulser l’Empire ottoman d’Europe.
  • De déjouer la politique impérialiste autrichienne dans les Balkans, principalement au regard des plans autrichiens d’annexion la Bosnie-Herzégovine, majoritairement peuplée de serbes.[4]
  • De créer un état national des slaves du sud suivant le principe “les Balkans au peuple des Balkans”.

Sans aucun doute, le prince Obrenović avait l’intention de (ré)établir des états balkaniques et sous-danubiens indépendants sur les ruines de l’Empire ottoman et de l’Empire multinational Habsbourg afin de les relier dans une (con)fédération yougoslave, inspiré en cela par l’unification de l’Italie en 1859-1861. En d’autres mots, un prince serbe a conçu, en tant qu’objectif national principal des slaves du sud et en  coopération avec les représentants nationaux croate et bulgare, la création d’un seul état (con)fédéral yougoslave avec la Serbie comme centre politique.[5] Sa conviction géopolitique principal était que seule une organisation étatique territorialement étendue et nationalement unie pourrait être réellement indépendant dans les Balkans. Cependant, la chance de réussite de ce projet intégrait les slaves du sud comme le peuple le plus important des Balkans.[6]

Il est important de souligner que la publication du premier manifeste politique sur l’unification yougoslave – Srpski narod i njegovo značenje za evropsku civilizaciju (Les serbes et leur importance pour la civilisation européenne d’Imbro Ignjatijević Tkalac, Leipzig, 1853) fût financée par le prince serbe Mihailo Obrenović.[7]

Au cours de la décennie 1860, l’évêque catholique romain Josip Juraj Strossmayer devint une personnalité croate majeure pour la cause de l’unification des slaves du sud, favorisant dans les faits comme but politique l’unification yougoslave au sein de l’Autriche-Hongrie[8] sous la forme d’une grande Croatie. Néanmoins, aussi bien l’archevêque J.J. Strossmayer que le prince Mihailo Obrenović III étaient certains que les slaves du sud sous domination ottomane ne pourraient obtenir leur liberté qu’en cas de défaite militaire de l’Empire ottoman dans une guerre générale contre les Balkans chrétiens orthodoxe, ce qui serait la condition préalable pour l’expulsion finale des ottomans de la péninsule balkanique et d’Europe.[9] En revanche, J.J. Strossmayer, à rebours du pirnce Mihailo Obrenović et du premier ministre serbe I. Garašanin, ne pensait pas que l’Autriche-Hongrie soit le principal opposant à l’achèvement pour la réalisation des objectifs politiques et nationaux libéraux des nations des Balkans[10] et, par conséquent, il se fit l’avocat du maintien de l’intégrité territoriale de l’Autriche-Hongrie.

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Carte de l’Empire ottoman 1798-1923

Une expression claire de l’idéologie yougoslave par les croates apparut en juillet 1868 quand J.J. Strossmayer informa l’agent du gouvernement serbe que son parti national croate croyait que le devoir de la Serbie était de libérer la Bosnie-Herzégovine de l’Empire ottoman et, par conséquent, de créer une fondation pour la future unification politique yougoslave.[11] Un projet d’unification yougoslave dessiné par le parti national croate était par essence basée sur l’idée que, dans un processus de lutte pour la création d’un état yougoslave commun, la Serbie devrait assumer le rôle politique et la Croatie le rôle culturel.[12] Le résultat, selon J.J. Strossmayer, serait que la Serbie jouerait le rôle d’un Piémont yougoslave et la Croatie celui d’une Toscane yougoslave.[13]

La question “sub-danubienne”

J.J. Strossmayer, F.Rački, M. Mrazović et les autres dirigeants du parti national croate soutinrent d’abord une union culturelle des slaves du sud, qui deviendrait la base de leur unification nationale et politique future.[14] Toutefois, les serbes pro-yougoslaves et leur homologue croate estimaient que la création d’un État yougoslave commun était la façon la plus optimale de résoudre une « question yougoslave ». dans les Balkans, par l’unification de tous les serbes et les croates en un seul État national et, si possible, en incluant aussi les bulgares et les slovènes. Par exemple, l’idéologue du parti national croate, l’historien reconnu Franjo Rački, était convaincu que les croates “divisés” (vivant au sein de différentes provinces austro-hongroises ainsi qu’en Bosnie-Herzégovine sous domination ottomane) pourraient être unis et s’assurer une indépendance culturelle, nationale et politique uniquement dans l’alliance avec d’autres Slaves du Sud.[15]

Pourtant, une différence cruciale entre les dirigeants politiques serbes et croates, au regard de la création d’un état commun des slaves du sud, fût l’opposition sur la question qui devait jouer un rôle principal dans ce processus. Les politiques serbes réclamaient ce rôle pour la principauté de Serbie alors que leurs homologues croates se voyaient également mener ce rôle. Par conséquent, selon ce qui précède, pour la Serbie, Belgrade serait la capitale d’un état des slaves du sud unifié, tandis que les croates favoriserait Zagreb comme capitale des slaves du sud après l’unification.

Durant les crises diplomatique entre serbes et ottomans en 1862, un politicien serbe originaire de la Voïvodine (Vajdaság), Mihailo Polit-Desančić, proposa un plan politique pour résoudre la “question de l’est” ainsi que la “question sub-danubienne” d’un coup. Suivant ce plan, il fallait créer graduellement un grand état balkanique en trois étapes:

  1. la Grande Serbie, composée de la Bosnie, de l’Herzégovine, du Monténégro, de l’ancienne Serbie (Kosovo-Metohija et Raška/Sandžak) ainsi que de la principauté de Serbie.
  2. La Fédération Yougoslave, composée de la Croatie et de la Serbie (la ligne de démarcation entre la Serbie et la Croatie devait suivre la rivière Vrbas en Bosnie).
  3. La Fédération Balkanique, composée de la Fédération Yougoslave (Serbie et Croatie) ainsi que de la Bulgarie.[16]

Le rôle du “Bismarckisme serbe”

La façon de penser de Mihailo polit-Desančić a été suivie par le premier socialiste serbe, Svetozar Marković, qui a proposé un plan similaire pour résoudre la « question sub-danubienne ». Il a également conçu trois étapes dans le processus de création d’un état commun des slave du Sud dans les Balkans :

  • La création d’une Serbie fédérale.
  • Une fédération bulgaro-serbe (ou Fédération Yougoslave)
  • La Fédération Balkanique.[17]

Un écrivain serbe, Jovan Skerlić, ainsi qu’un érudit connu, Jovan Cvijić, favorisèrent une fédération yougoslave avec la Serbie comme partie centrale. L’un des plus importants du concept de fédération yougoslave avec Belgrade comme capitale fût un historien et linguiste serbe Stojan Novaković qui exprima ses idées fédéralistes dans l’article Nakon sto godina (Après cent ans, 1911).[18]

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La Yougoslavie au 20ème siècle

En réalité, tous ces politiciens et érudits serbes voyaient la Serbie comme le Piémont soit des yougoslaves (les slaves du sud sans les bulgares) ou tous les slaves du sud (les yougoslaves avec les bulgares).[19] Par conséquent, Belgrade devait jouer le rôle du “bismarckisme serbe”. Les arguments centraux se basaient sur les trois faits suivants:

  1. Seuls les serbes avaient créé des états libres pour les slaves du sud à cette époque -Serbie et Monténégro.
  2. Les serbes étaient majoritaires parmi les slaves du sud et particulièrement parmi les yougoslaves.
  3. Les terres peuplées de serbes avaient le plus gros potentiel économique ainsi que les ressources naturelles les plus abondantes parmi les territoires des slaves du sud.

Il y eut de nombreuses variations du projet d’unification des terres des slaves du sud ou yougoslaves à travers le 19ème siècle. Par exemple, un écrivain serbe, Milan Milojević, publia en 1881 une carte de la grande Serbie mais sous le nom de grande Yougoslavie. Selon lui, une grande Yougoslavie devrait englober les territoires suivants: la Macédoine historique et géographique (jusqu’à la Thessalie), l’ensemble du Banat (vers l’est jusqu’à Arad), Bačka (plein nord vers Szeged) ainsi que toute la Croatie et la Slovénie, y compris la Carinthie, Trieste et quelques territoires au-delà de la rivière Isonzo. De telles frontières de la Yougoslavie furent acceptés par les serbes P.Niketić en 1890 et D.Putniković en 1896 mais sans les terres slovènes.[20] Cependant, dans tous ces projets de grande Yougoslavie, la Serbie était vue comme le Piémont yougoslave avec Belgrade comme “bismarckimse serbe”.

A suivre dans la troisième et dernière partie.

Notes:

[1] Milorad Ekmečić, Stvaranje Jugoslavije 1790–1918, vol. I, Beograd, 1989, pp. 535–536.

[2] Dr. Jaroslav Šidak, Dr. Mirjana Gross, Dr. Igor Karaman, Dragovan Šepić, Povjest hrvatskog naroda 1860–1914, Zagreb, 1968, p. 45.

[3] Milorad Ekmečić, Stvaranje Jugoslavije 1790–1918, vol. II, Beograd, 1989, p. 235.

[4]  Vladimir Ćorović, Borba za nezavisnost Balkana, Beograd, 1937, pp. 99−100; Simo C. Ćirković, Knjaz Mihailo Obrenović. Život i politika, Beograd, 1997, p. 203.

[5] Vasa Čubrilović, Istorija političke misli u Srbiji XIX v., Beograd, 1958, pp.  222–223.

[6] Un accord entre le gouvernement serbe et le comité révolutionnaire bulgare,signé en Roumanie en 1867, anticipa la création de l’Empire yougoslave. En fait, la fédération bulgaro-serbe devait être créé sous le gouvernement de la dynastie serbe Obrenović. Selon l’accord entre la Serbie et le Monténégro, le prince du Monténégro Nikola I Petrović abdiquerait en faveur du prince de Serbie Mihailo Obrenović en cas d’unification politique de la Serbie et du Monténégro [Vasa Čubrilović, Istorija političke misli u Srbiji XIX v., Beograd, 1958, pp. 225–227; Grgur Jakšić, Vojislav Vučković, Spoljna politika Srbije za vreme vlade kneza Mihaila (Prvi balkanski savez), Beograd, 1963, pp. 281–287, 362–369, 452–455].

[7] Milorad Ekmečić, Stvaranje Jugoslavije 1790–1918, vol. II, Beograd, 1989, p. 148.

[8] Vasilije Đ. Krestić, Biskup Štrosmajer u svetlu novih izvora, Beograd, 2002.

[9] Vasilije Đ. Krestić, Srpsko-hrvatski odnosi i jugoslovenska ideja u drugoj polovini XIX veka, Beograd, 1988, p. 136.

[10] ibid.

[11] Milorad Ekmečić, Stvaranje Jugoslavije 1790–1918, vol. II, Beograd, 1989, pp. 238–239.

[12] Dr. Hans Schrekeis, “Introduction” dans la collection de Anton Zollitsch, Josef Georg Strossmayer. Beiträge zur konfessionellen Situation Österreich-Ungarns im ausgehendem 19. Jahrhundert und zur Union sbemühung der Slawen bis in die Gegenwart, Salzburg, 1962, p. 5.

[13] Cette répartition des rôles entre “Piémont serbe” et “Toscane croate” fût faitepar J. J. Strossmayer dans ses lettres au premier ministre anglais [R. W. Seton-Watson, La question des  slaves du sud et la monarchie des Habsbourg, London, 1911, p. 420, “lettre envoyée à Gladstone le 1ier octobre 1876”; James Bukowski, “Yougloslavisme et le parti national croate en 1867”, Revue canadienne d’histoire du nationalisme, 3, 1, 1975, p. 74].

[14]` Vasilije Đ. Krestić, Srpsko-hrvatski odnosi i jugoslovenska ideja u drugoj polovini XIX veka, Beograd, 1988, p. 134.

[15] ibid.

[16] Vasa Čubrilović, Istorija političke misli u Srbiji XIX v., Beograd, 1958, pp. 258–262.

[17] ibid, pp. 300–313; Dragan Simeunović, Iz riznice otadžbinskih ideja. Slobodarski međaši naše političke misli 19. veka, Beograd, 2000, pp. 83−140.

[18] Vasa Čubrilović, Istorija političke misli u Srbiji XIX v., Beograd, 1958, p. 393.

[19] John B. Allcock affirme que Nikola Pašić fût le premier d’entre eux [John B. Allcock, Explaining Yugoslavia, New York, 2000, p. 221].

[20] P. M. Niketić, Srpski svet u reči i slici, Beograd, 1890, p. 3; D. J. Putniković, Đakovanje i carevanje, knjiga za mladež, Beograd, 1896, p. 102.

Traduit par mes soins du site Oriental Review. l’original est disponible ici. Merci de me citer en cas de réutilisation.

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  1. […] Partie I, Partie II […]


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